ENTRETIEN AVEC LEE BERMEJO, ILLUSTRATEUR DE JOKER, LUTHOR ET BATMAN NOëL
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Agent of chaos

Artiste rare, mais immédiatement reconnaissable par sa manière de creuser ses personnages, d'ancrer dans le réel les super-héros qu'il réinvente, Lee Bermejo n'est pas seulement le collaborateur doué de Brian Azarello, comme pourra le prouver fin 2012 la traduction française de son nouvel album consacré à Batman.

 

Pourquoi et comment êtes-vous devenu un artiste de comics ?
Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours dessiné. Mais le jour où j'ai découvert le premier numéro du Dark Knight Returns de Frank Miller, j'ai vraiment décidé que c'était le métier que je voulais faire. C'est là que je me suis rendu compte qu'au delà des super couvertures et des aventures trépidantes, il y avait des auteurs et des artistes qui insufflaient une vraie personnalité à leurs BD. J'avais 15 ans, et je me suis mis immédiatement à garder certains de mes dessins, à me créer un book et finalement faire le tour des conventions pour essayer d'y attirer l'attention de quelqu'un.

 

C'est là que vous avez ouvert la porte de Wildstorm.
J'ai profité d'un programme très intéressant pour les jeunes artistes mis en place par Wildstorm à l'époque. On était engagé à petit salaire mais nous avions un logement de fonction en commun où nous travaillions tous ensemble sur des designs commerciaux comme des gammes de jouets, des publicités... très instructif.

En même temps vous avez un style graphique très éloigné de celui de Wildstorm qui est très coloré, avec des créatures excessivement pulpeuses, des hommes aux mâchoires carrées... cela n'était pas étrange pour vous de devoir entrer dans ce moule ?
Quand j'ai découvert Wildstorm j'étais ado et je dévorais leurs publications comme un fou. Mais en 1997 quand j'y suis finalement entré je me suis rendu compte que mes goûts avaient considérablement changé.  Je n'avais plus envie comme avant de dessiner comme Jim Lee ou une autre de ces stars, j'étais plus attiré par des univers sombres ou en tout cas réalistes et impressionnistes. Heureusement c'est aussi le moment où peu à peu Wildstorm a décidé de se diversifier. Comme on dit : « au bon endroit, au bon moment ».  

 

Vous avez travaillé à plusieurs reprises avec le scénariste Brian Azarello, et en particulier sur les deux miniséries Joker et Luthor Man of Steel. Comment se déroule votre collaboration ? Quelle est votre implication dans le concept initial et dans l'élaboration du scénario ?
Oh, on discute d'un peu tout bien entendu. On envisage la direction de l'histoire plus ou moins ensemble, on réfléchit un peu aux designs... Mais au final, si je veux avoir de l'importance sur un scénario, je n'ai qu'à écrire mon propre comic book. Je sais qu'il est extrêmement talentueux et que je peux lui faire confiance sur le résultat final. Je me vois mal rester à côté de lui et poser quelques exigences sur ce que je veux dessiner ou pas. Mon boulot est simplement d'interpréter ce qu'il a écrit et de le servir au mieux. Par exemple pour Joker cela a été très rapide. « Tu veux faire une histoire sur le Joker ? » ; « ouais ! ». Nous nous sommes juste mis d'accord sur le fait qu'il n'était pas question de rejouer à nouveau le récit de ses origines et qu'il serait plus efficace de raconter l'histoire par les yeux de l'un de ses acolytes. Point. Ensuite nous sommes partis bosser chacun de notre côté.  Et je sais que de toute façon il me connaît très bien et qu'il va me glisser quelques situations juste parce qu'il sait que je vais aimer les créer visuellement.

Du coup la réinvention visuelle du Joker pour cet album est entièrement de votre fait ?
Il m'a vraiment laissé totalement libre sur ce sujet. Il fonctionne comme moi sur la question : « si je veux dessiner un comic, je me lance et je dessine MON comics ». Donc tous les nouveaux designs imaginés pour cette minisérie viennent de moi... sauf un, The Riddler. Je déteste ce personnage que je trouve grotesque et ridicule et quand Brian m'a annoncé qu'il allait placer ce personnage dans l'histoire, je n'étais pas franchement heureux. Mais j'ai été tout de suite plus séduit lorsqu'il m'a exposé son idée d'en faire un mac crasseux à jambe de bois (explicitant ainsi sa fameuse canne). Là on pouvait en faire quelque chose !

 

Luthor, Joker... Les deux miniséries ont eu un tel succès qu'on imagine que DC vous a couru après avec la liste de tous ses vilains ?
[rires]. Non, nous avions été plutôt clairs depuis le départ sur la question. Après le Joker et Lex Luthor, franchement qu'est-ce qu'on peu trouver de mieux ? Ce sont les deux méchants les plus charismatiques de DC. Par contre ce que nos deux comics ont permis de montrer c'est que ces personnages n'étaient pas forcés de n'être que les méchants des histoires de Superman ou Batman... Qu'ils pouvaient avoir leurs propres histoires et surtout être éclairés autrement, selon d'autres points de vues.

 

Joker a quasiment été publié au même moment que la sortie sur grand écran de The Dark Knight. Du coup beaucoup de gens pensent que les similitudes entre les deux designs seraient presque du plagiat.
Nous avons commencé à travailler sur Joker en avril 2006 et j'ai entamé le dessin en septembre, je crois. Nous étions vraiment avancés sur le bouquin quand ils ont publié la première photo du personnage incarné par Heath Ledger. J'étais assez choqué par la proximité évidente de l'approche visuelle. Mais quand j'ai vu le film, au final j'étais rassuré. Certes les outils de modernisation du personnage utilisés sont assez proches (cicatrice de la bouche, maquillage qui bave), mais la psychologie du personnage et le récit dans l'ensemble n'ont vraiment rien à voir. C'est vrai qu'il nous arrive régulièrement d'avoir affaire à cette méfiance autour de l'idée d'une copie ou pas, de qui à inspiré l'autre... mais à l'arrivée je pense que le film nous a attiré de nouveaux lecteurs et que de toute façon c'est le personnage qui en sort grandi dans les deux cas.

 

Depuis on vous a souvent retrouvé comme cover-artist, mais excessivement rarement dans les pages intérieures. Ou alors épisodiquement comme guest star. Pourquoi ?
Tout simplement à cause du facteur temps. Joker m'a pris deux ans à réaliser dans son intégralité, Luthor environ trois ans... et la dernière minisérie, que je viens d'achever, deux ans et demi.  Je ne suis pas l'artiste le plus rapide du monde. Mon travail me prend beaucoup de temps en recherche, en expérimentation, dans le choix des détails. Alors pendant ce temps j'accepte quelques couvertures. Autant pour me changer les idées que pour rester présent sur le marché. C'est triste à dire, mais dans cette industrie si l'on disparaît deux ans de la scène, on est désigné comme définitivement disparu. Les couvertures sont un exercice intéressant et permettent de toucher à des histoires et des personnages variés, mais au final je préfère largement travailler sur les illustrations intérieures, sur le story-telling.

 

Quel est cette nouvelle minisérie justement ?
Elle s'appelle Batman Noël (en français dans le titre, ndlr) et c'est quelque chose de très inhabituel pour moi parce que cela s'éloigne des univers très noirs que j'affectionne d'habitude.  Je ne dirais pas que c'est pour les enfants, mais pour le grand public en tout cas. C'est basé sur une très célèbre histoire de Charles Dickens, et j'utilise la structure d'A Christmas Carol pour construire justement une aventure pour des icones DC. Ce n'est pas une adaptation, c'est plus une utilisation des mêmes codes.

C'est une approche inhabituelle.
Je l'espère. Je sais que d'une certaine façon tout le monde connaît cette histoire de Dickens, mais j'espère que cet album de Batman va marquer les esprits. Surtout qu'aujourd'hui ces personnages sont devenus des héros de dessins animés, des jouets, des films et même des romans... De vrais icones populaires et donc je me suis dit qu'ils étaient assez célèbres pour prendre la place des personnages d'un roman tout aussi illustre. L'idée était aussi de s'éloigner de ces séries qui n'intéressent plus que les grands ados et les adultes. Les comics étaient au départ des lectures pour gamins, et je voulais qu'en voyant Batman Noël des parents se disent que c'était un cadeau approprié.

 

En même temps c'est vrai que les plus jeunes ne lisent plus vraiment de comics aujourd'hui...
C'est inquiétant je trouve. Les séries ne sont plus forcément faites pour eux et depuis le temps, ils se sont intéressés à d'autres médias. Ils jouent aux jeux vidéo, regardent des films et des séries sur Internet, mais les comics nécessitent qu'ils fassent une partie du travail d'imagination. Et ça ce n'est plus dans leurs habitudes.

Nathanaël Bouton-Drouard










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